Soutenir, accompagner : et si on parlait surtout de la relation ?
Dans ce troisième épisode, j'interroge avec une consœur ce que les mots "soutien" et "accompagnement à la parentalité" sous-tendent.
Mots clés : soutien, accompagnement, enfance, langage, parentalité, pratique professionnelle
Emmanuelle Rigeade est infirmière puéricultrice, coordinatrice chez May Santé
Estelle Ledon (E.L.) Quand on évoque le rôle des professionnelles 1 ou des associations auprès des parents, l'expression "soutien à la parentalité" s'est imposée ces dernières années comme le choix officiel, institutionnel, celui des chartes, des politiques publiques et des grandes orientations. Sur le terrain, pourtant, on constate plutôt l'utilisation du terme "accompagnement". D'où vient, selon toi, ce décalage ?
Emmanuelle Rigeade (E.R.) Le mot "soutien" suggère quelque chose de fort, mais aussi de très engageant. Il évoque une position verticale : une professionnelle solide qui vient porter un parent perçu comme plus vulnérable. Dans notre regard de soignantes, ce n'est pas forcément péjoratif, on peut même y voir une intention profondément bienveillante. Cependant, quand on prend un peu de recul, cette posture peut nous éloigner de ce qui devrait être le cœur de notre mission : accompagner. D'ailleurs, quand on prend soin d'une personne vulnérable ou d'un enfant, on vise moins la bienveillance que la bientraitance, c'est-à-dire une attention ajustée, respectueuse, sécurisante.
E.L. Cette confusion s'explique peut-être aussi par l'histoire de notre profession, longtemps construite autour du contrôle, dans les premiers temps de la protection maternelle et infantile (PMI), par le suivi, l'évaluation des pratiques parentales… Sortir complètement de cette empreinte n'est pas simple.
E.R. Exactement, et cela se ressent dans notre rapport au conseil. Les éducateurs, eux, sont presque allergiques à ce mot. De notre côté, en tant que puéricultrices, nous avons été formées pour prodiguer des conseils. Nous avons des connaissances solides : physiologie, pathologie, psychologie, sociologie, etc. Mais après vingt ans de carrière, j'ai appris à me décaler, de la "sachante" à "l'accompagnante". Cela suppose de réfléchir en permanence à la façon dont on transmet, et surtout de faire confiance aux parents, à leurs compétences, en leur donnant les informations nécessaires pour faire des choix éclairés.
E.L. C'est là que la distinction entre conseil et information prend tout son sens. Le conseil peut ressembler à un protocole plaqué, tandis que l'information consiste à expliquer ce qui se joue dans le développement, la physiologie ou la santé de l'enfant, afin que le parent décide. Nous devons aussi rester vigilantes au caractère normatif de nos discours. Certes, notre profession vise l'intérêt supérieur de l'enfant, mais cela ne peut pas justifier l'imposition d'une manière de penser ou de faire. Tout l'art de notre métier réside dans cette capacité à transmettre des informations fiables sans heurter le sentiment de compétence parentale, en reconnaissant les émotions, les croyances et la culture des familles.
E.R. La manière de transmettre est en effet centrale. Quand un conseil "fonctionne", il peut créer une forme de dépendance. À l'inverse, lorsqu'il ne donne pas les résultats attendus, la relation de confiance peut se fragiliser, voire se rompre. Et puis, il y a ces situations où le parent n'applique pas ce qui a été proposé, ce qui peut mettre tout le monde mal à l'aise. C'est pour cela que nous devons constamment interroger notre posture.
E.L. D'autant plus que l'information non attendue – autrement dit le conseil non sollicité – peut vite être vécue comme intrusive, alors qu'il suffit parfois, simplement, de donner matière à réflexion.
E.R. J'aime l'idée que l'on ne peut pas se poser de questions sur ce qu'on ignore. Notre rôle, c'est de dire de quoi l'enfant a besoin – sans critiquer la manière dont le parent fait. C'est tout l'enjeu de la co-éducation : considérer les parents comme de véritables partenaires.
E.L. Bien entendu. On ne peut pas imposer un protocole ou une norme hors contexte. Les familles sont pluriculturelles, leurs représentations multiples. Nous transmettons, souvent malgré nous, des normes issues de notre propre culture de la prise en soins et de l'éducation. D'où l'importance de toujours se demander comment cela se passe pour eux, dans leur famille.
E.R. C'est précisément pour cela que le "coaching parental" me semble être une impasse. Il repose sur la transmission de recettes, alors qu'accompagner, c'est ajuster, observer, écouter, etc. Se dire "accompagnante" ne signifie pas savoir accompagner. Se mettre à côté d'un parent et le valoriser, beaucoup de personnes peuvent le faire. Cependant, accompagner suppose en réalité d'avoir les connaissances solides, de savoir repérer le bon moment pour transmettre une information et la manière de le faire, de comprendre le contexte, de faire preuve d'une réelle écoute active ; de s'inscrire dans une véritable relation d'aide, en somme.
E.L. La pluralité de notre profession – par ses connaissances et compétences d'observation, d'écoute, d'évaluation, d'information, et surtout dans sa vision globale de l'enfant et de la famille – en fait par certains aspects "la" profession de l'accompagnement à la parentalité. Ce qui peut également nous desservir parfois : le syndrome du sauveur est rarement loin.
E.R. C'est pourquoi j'aime penser l'accompagnement comme une rencontre. Rejoindre le parent au carrefour, là où il en est, et aller là où il souhaite aller, en le sécurisant, en l'empêchant de tomber dans le fossé. On peut lui montrer le paysage, l'encourager, l'aider à franchir les obstacles, mais sans choisir sa route à sa place, ou pire encore, le forcer à changer – ce qui serait totalement insécurisant. Alors voilà : que ce soit dans un lieu d'accueil enfants-parents, une consultation, ou dans n'importe quel lieu de la petite enfance, cela nous invite à nous poser les mêmes questions : comment je me positionne ? Qu'est-ce que je transmets ? Qu'est-ce que je veux soutenir : le projet du parent, ou sa parentalité elle-même ?
E.L. Il est vrai que tout le monde ne met pas la même chose derrière l'expression "soutien à la parentalité". La définition proposée par exemple dans la Charte du soutien à la parentalité me semble juste sur le fond, mais le terme choisi pose question : il décrit davantage l'accompagnement à la parentalité. En parlant de "soutien", les institutions risquent de placer d'emblée les parents en position basse, ce qui peut fragiliser la confiance : peur du jugement et des conséquences, réticence à tout dire, culpabilité, etc. L'image de la PMI comme instance évaluatrice, voire contrôlante, reste encore très présente. Finalement, nous cherchons peut-être moins à soutenir ou accompagner qu'à faire alliance, à construire cette confiance mutuelle.
E.R. "Soutien", "accompagnement", "alliance" : ce n'est pas une simple question de vocabulaire. Ces expressions traduisent des postures professionnelles, des rapports de confiance – confiance dans les parents, et confiance en nous-mêmes. Ce qui importe finalement, c'est la rencontre, la qualité de la relation, la sécurité que l'on offre. Je serais d'ailleurs très curieuse d'entendre d'autres professionnelles de terrain : se sentent-elles davantage dans le soutien ou dans l'accompagnement ?
E.L. Ce que je retiens de cet échange, c'est que la terminologie importe moins que ce qu'elle révèle. Questionner les mots, ce n'est pas jouer sur des nuances sémantiques : c'est interroger nos postures, nos intentions, nos héritages professionnels et les implicites que nous portons dans la relation aux familles. L'enjeu n'est pas tant de choisir le bon terme que de rester attentives à ce que ces mots produisent dans la relation. Parce qu'en définitive, ce n'est ni le soutien ni l'accompagnement qui font la qualité de notre action, mais la capacité à créer une rencontre suffisamment sécurisante pour que les parents puissent avancer, à leur rythme, sur leur propre chemin.
Citer :
Ledon E., Rigeade E. Soutenir, accompagner : et si on parlait surtout de la relation ?
Cahiers de la puéricultrice 2026 ; 393 : 34-35